Une histoire d’amour ? Ou pire… Le Collectif Denisyak ouvre les portes d’un enfer domestique qui s’installe doucement. Porté par deux comédiens et une écriture intenses. Une création qui marque.
Solenn Denis aime les faits divers. Ils sont pour elle l’équivalent des tragédies grecques. De là à dire que l’on a que les tragédies que la société mérite, il n’y a qu’un pas. Mais elle ne le franchit pas, donnant à ses personnages une aura portée par l’intensité dramatique d’Erwan Daouphars, son co-passager du collectif Denisyak.
Il était un kidnappeur dans « Sstockholm », inspiré de l’affaire Natascha Kampusch ou une femme infanticide dans « Sandre ». Dans tous les cas, Solenn Denis traque l’ordinaire, la banalité du mal dans le drame : son kidnappeur était plutôt sympa et bonhomme, sa mère meurtrière juste dépassée par sa vie. Et c’est ce qui fait le succès des spectacles du collectif : cette manière de chercher l’ordinaire dans l’extraordinaire, dans le monstrueux. Là, elle fait l’inverse, elle traque le monstrueux dans le banal, elle inverse la focale et braque son appareil à décortiquer le monde sur le couple.
Dans un tambour de machine à laver

Bébé & Doudou s’aiment et réalisent la chance qu’ils ont eu à se trouver. Dans les 40-50 ans, on ne tombe pas toujours sur celui qui vous fait fondre aussi bien d’un seul baiser. Doudou, c’est lui. Il aime « la funk », « c’est ce qui le rend sympathique » dit Solenn Denis, « on ne peut pas détester quelqu’un comme ça, ça inspire confiance d’aimer la funk, mais oui, on dit aussi la funk ».
Alors s’installe la bande son d’une histoire qui dérape à l’occasion. Une petite engueulade pour une sauce vinaigrette loupée, ou une culotte trouvée dont on se demande ce qu’elle fout là. C’est pas grave d’autant que les scènes se succèdent, se chevauchent, s’imbriquent, donnant à voir aussi les moment de bonheur pendant que résonne « la funk ». On est pris dans le tourbillon de l’histoire, des disputes aux embrassades, on passe de l’essentiel au superflu de l’ordinaire quotidien de la cohabitation.
C’est noir, souvent, on se demande si c’est vraiment ça la vie à deux. D’autant qu’avec un micro qu’ils saisissent pour bien marquer la césure, les comédiens nous font entrer sans s’essuyer les pieds dans l’intimité des pensées de leurs personnages. L’un comme l’autre sont désemparés face aux incompréhensions, Doudou est un peu chiant certes, mais peut-être est-il juste un écorché, un mec trop sensible.
de l’équilibre à la chute
Comme à son habitude, Erwan Daouphars est tendu, intense, occupe l’espace d’un regard. Mais en face, Olivia Corsini tient le choc en femme qui laisse peu à peu la barre. Solenn Denis voulait écrire sur les violences conjugales et elle livre dans cette première partie un constat équilibré sur la difficulté à vivre à deux. C’est fin et subtil, au cordeau comme toujours, d’une écriture sèche et précise.
Et puis ça vrille. Parce qu’en cours d’écriture, alors qu’elle ne savait pas encore vers où aller, Solenn a rencontré Claire qui lui a livré son témoignage de femme battue. Elle fait entrer le théâtre documentaire dans son théâtre. Doudou passe de pénible à odieux, Bébé tente de faire front mais s’épuise. Jusqu’à ce qu’elle tente de le quitter et que ça vire au drame. En un instant, on est passé de l’autopsie du couple à celle de la violence. On se dit que c’est trop rapide, que le transition n’y est pas mais faut-il une transition ? Dans la vie, peut-être pas. Au théâtre, ça manque un peu. Mais elle a l’intelligence de terminer sur une fin sans pathos excessif, laissant au témoignage sa valeur sans le dénaturer de trop d’intentions. Sans être aussi intense que les précédentes créations du collectif, « Bébé et Doudou » frappe juste, porté par des comédiens et une écriture qui se rencontrent parfaitement.
Créé du 4 au 6 mars 2026 au Glob Théâtre à Bordeaux
En tournée au printemps 2026
ATP de Poitiers le 11 mars 2026
ATP de Dax le 26 mars 2026
ATP de Villefranche-de-Rouergue le 28 mars 2026
ATP de l’Aude le 31 mars 2026
ATP d’Uzes le 2 avril 2026
ATP de Nîmes le 3 avril 2026
ATP de Millau le 24 avril 2026
ATP de Roanne le 26 mai 2026
Hors ATP : Thouars le 21 avril 2026

