François Renou a fondé Clubs et Concerts en 1987. Une idée de génie qui mérite largement qu’on en reparle au moment où votre magazine préféré fait sa mue.

C’est inéluctable, les cheveux ont blanchi, la silhouette est moins conquérante. Mais la voix peut rester claire et les idées bien en place. François Renou est de ceux qui ne baissent pas pavillon avec l’âge. Même s’il « a cramé la vie par les deux bouts », à 71 ans, n’en déplaise à un orteil cassé qui le fait boiter bas, il est encore un jeune rockeur mal éduqué qui s’enfile ses deux rhums à midi. Ça fait partie du style de vie. Avec le blouson en jean et la cravate western, juste là pour rappeler qu’il y eut une élégance r’n’r.
Des anecdotes sur la naissance incongrue et la vie foutraque de la première époque Clubs et Concerts, il en a à la pelle mais ce qui le fait vibrer, c’est toujours la même chose : « Les jeunes, ils n’ont pas changé. Que ce soit à l’époque ou maintenant ou même sous Louis XIV. Je sens une envie de choses concrètes. » Et surtout, un désir de vivre qu’il a su accompagner au plus près en créant ce petit objet devenu mythique : le premier magazine culturel gratuit en France.
Deux feuilles et puis c’est bon…
On est en 1985. Il approche de la trentaine, il fait partie de la première vague du rock, celle des groupes en « St ». Il fut le guitariste des Standards et il n’a pas décroché. Le style de vie est resté le même : il gagne un peu d’argent pour continuer à jouer de la musique. En faisant les marchés, par exemple : « Au Cap-Ferret, je vendais des robes que je cousais moi-même. » A l’époque, la communication, ça n’existe pas encore vraiment mais il en a le sens, autant que celui des affaires. Il a l’idée de coller deux feuilles format A4 l’une après l’autre pour en faire une affiche en longueur qui annoncerait les concerts de la quinzaine. Et il les pose chez les commerçants bordelais. Presque un service public de l’info rock. Ça a marché comme ça pendant deux ans mais ça ne lui suffit pas : « Je ne pouvais pas mettre toutes les infos que je voulais, comme le style de musique ou le prix de la bière. » Important ça, le prix de la bière.
Le génie du pliage
Et comme les idées de génie viennent aussi par hasard, l’une d’elle l’attrape un dimanche matin, au petit-déjeuner. En pliant la feuille, il se dit qu’il y aurait plus de surface à imprimer sur les pages ainsi créées. Ce sera le premier Clubs et Concerts en format A6, ce même format qu’il a toujours aujourd’hui. Qui rentre dans la poche d’un jean (il ne viendrait à personne à l’époque de porter autre chose qu’un jean). « J’ai démarré avec quatre pages, ça m’avait coûté 50 francs et j’ai gagné 100 francs en pubs. Le numéro suivant, j’ai mis huit pages, ça m’a coûté 100 francs et ça m’en a rapporté 200. Et ainsi de suite. » Presque une épiphanie du capitalisme expliqué aux Castors Juniors mais François Renou le concède : « J’ai toujours eu le sens du commerce. » Au point qu’en trois ans, il tire déjà à 20 000 exemplaires. Qu’en 1994, il crée aussi « Clubs et Comptines », petit frère toujours vigoureux dont il devra se séparer en 2006 et qui vit toujours sa belle vie de son côté.
Le pif, pas un groin

Mais c’est aussi « qu’à l’époque, tout était possible ». Il a eu l’inspiration, comme quand il parle de son pote Francis Vidal, toujours aussi pertinent dans ses choix musicaux : « Il a le pif, comme je l’ai eu pour Clubs. Le pif, c’est sentir les choses d’accord mais il faut aussi avoir une âme sinon, c’est juste un groin de cochon. »
Et s’il est fier que sa création soit devenue mythique, il n’est pas dans le ressassement des jours passés. Et qu’il sait reconnaître quand il s’est planté : « J’ai pas vu venir le rap. Et j’ai pas su prendre le tournant d’internet. » Il dit ça avec émotion, comme un poids qu’il porte encore vingt ou trente ans plus tard. Mais dans un monde où tout n’est plus aussi possible, ça ce paye. Ça… et puis un mode de gestion resté rock’n’roll, peu coté au CAC 40, font qu’il est obligé de vendre son bébé en 2008. Il en restera le commercial pendant trois ans avant d’être lourdé au prétexte qu’il gagnait trop. Depuis, il se fait plus discret, utilisant son bagout et son talent de vendeur pour diverses entreprises de communication. La com’ et le commerce, le duo gagnant d’un type qui a toujours préféré vivre à fond plutôt qu’exploiter ces marottes. « J’aurais pu devenir riche en exploitant des franchises de Clubs et Concerts dans toute la France. » En guise de quoi, d’autres flairent le bon plan et créent des magazines semblables dans toutes les villes, sans qu’il touche une thune pour l’idée. Pas de regrets. Presque pas : Clubs et Concerts tient toujours la barre. C’est au moins ça que le temps n’a pas emporté.
Flashback en forme de bréviaire de ce qu’était le Bordeaux de l’époque mid 80’s à destination des moins de 40 ans (du moins ceux que leurs parents n’ont pas emmerdé avec ces vieilleries) : Bordeaux vibre alors de l’énergie rock qui en fait la capitale nationale du genre. Une vingtaine (trentaine ? quarantaine ?…) de bars en font une manne (ou une raison d’exister pour ceux qui n’utilisent pas les concerts uniquement pour vendre de la bière) : presque tous les soirs, des concerts rock voit s’entasser des milliers de jeunes (et parfois un peu moins jeunes) dans des caves enfumées et sans issue de secours (on de ne déplore aucun mort à ce jour). Problème : comme les jeunes n’intéressent personne, rien n’existe pour leur signaler les événements si ce n’est le bouche à oreille. Efficacité : moyenne. Sauf si on est pote avec un des membres du groupe, on risque louper pas mal de dates. Après les groupes en ST (Stalag, Stilettos, Strychnine, les Standards…) qui éveillent la ville viendront ceux à la destinée plus nationale : Noir Désir, Gamine, Kid Pharaon… Et aussi Partenaires Particuliers… on ne gagne pas à tous les coups. Mais Clubs et Concerts né à ce moment, porté par le besoin de ne pas manquer l’essentiel. Un réseau social avant l’heure…

