D’une agression homophobe en 2020, Yacine Sif el Islam, auteur et comédien a créé une oeuvre totale, politique et poétique, à la puissance cathartique qui se décline en trois chapitres
Au fil des représentations, la broderie déployée sur scène se fait plus imbibée de perles de sang, plus explicite avec des phrases entendues il y a 5 ans au commissariat. D’une agression homophobe particulièrement violente en 2020, -Yacine et son compagnon Benjamin en garderont les stigmates à vie-, est né ce triptyque, écrit et interprété par ce spécimen très singulier de la race humaine qui embrasse le monde à travers sa propre histoire.
Le premier chapitre de « Spécimen », « Sola gratia » a été créé dans la foulée de l’agression en 2021, avec cette broderie que Benjamin travaille silencieusement, augmente minutieusement pendant que Yacine raconte. L’homophobie, le racisme ordinaire, les codes sociaux, les rapports au monde qui ne sont pas les mêmes pour tous. Et puis son corps, malmené, par les autres, par lui aussi. Dans « Agnus Dei » créé en 2025, il le met à l’épreuve, support de ses douleurs les plus profondes comme de celles des autres. Celle de l’idiot du village, tué par pure méchanceté. Celle de Pierre Seel et de son compagnon Jo, dévoré par les chiens sous ses yeux, dans les camps nazis. La violence et la fureur, Yacine Sif el Islam les cherche en chacun de nous, les confronte. Religion, politique, esthétique, les réponses sont-elles vaines? Enfin, « Gloria mundi » par l’innommable chagrin de sa mère qui a perdu ses deux sœurs avant lui, dit l’impuissance face à cette douleur initiale, fondatrice de notre humanité si fragile, celle de toutes les femmes depuis la nuit des temps.
Ecriture autofictionnelle
La beauté du geste, de ces trois gestes de Yacine Sif El Islam tient à sa sincérité. Comme Edouard Louis, il est homo, « pédé» pour reprendre et vider de sa substance le terme des agresseurs. Comme Mohammed el Katib, il est arabe. Deux fois plus de possibilités de se faire taper sur la gueule donc. C’était oublier qu’il est artiste, et quoiqu’il en dise, l’art n’est pas vanité seule. Il est autant le miroir de l’artiste que celui de chaque spectateur. Un miroir qui transforme le visage du comédien, traversé par ses émotions, transcendé par la création lumière de Chloé Agag. Et son corps, sa parole, accompagnés de Debussy, la sourate 36 Ya-Sin, Véronique Sanson, 4 Non Blondes et des compositions de Benjamin Ducroq. Cette oeuvre qui s’est élaborée au fil du temps, comme une urgence, un enchaînement de cris, imprime chez l’un, sur scène, et les autres, en face, des images fortes et magnifiques, bouscule des certitudes, déploie des possibles, dit le traumatisme transgénérationnel. Cette écriture autofictionnelle et performative, autant triptyque que trilogie, multiplie les registres, parcourt les époques, les conflits, convoque l’antiquité comme l’actualité, l’humour, l’ironie, les grands-parents, la légèreté comme la souffrance la plus intime. Une démonstration magistrale de la nécessité de l’art pour continuer de vivre.
A voir encore ce jeudi 19 et vendredi 20 mars à 20h au TNBA. Il n’est plus possible d’acheter en ligne mais en arrivant un peu avant, des places peuvent se libérer. https://tnba.org

